PASSION EN DERAISON.

par Annette BOOL

 

Résumé: La passion se définit comme un mouvement violent, impétueux de l’être vers ce qu’il désire. C’est une émotion puissante et persistante qui domine la raison et oriente tout l’agir du sujet. La passion se caractérise par cette forme d’évidence aveuglante et indéniable pour le sujet. Celui-ci est pris d’une certitude intérieure que rien ne peut venir ébranler. Mais la passion est une émotion débordante et massive qui court-circuite tout jugement. Le sujet a l’impression d’avoir retrouvé le paradis perdu. Mais cette rencontre passionnelle vient en réalité ouvrir, comme en une faille, l’irruption d’une autre scène, une scène qui échappe au sujet, une scène se déroulant dans un autre lieu et un autre temps.

 

Ce soir-là, Sylvain fêtait ses 30 ans. Tous ses amis, ses proches étaient là. La ravissante et séduisante Virginie aussi. Elle, c’était la femme de sa vie. Il le savait, il l’avait reconnue. Le coup de foudre. Depuis leur rencontre, il vivait le bonheur absolu. Il n’avait jamais ressenti un amour aussi intense. Ce soir-là, une dispute a éclaté ; Sylvain a bu le verre de trop. Virginie ne le supporte pas, elle ne l’a jamais supporté. Elle le lui dit. C’est la scène. Ils sont face à face. Sylvain : « Mais qu’est-ce que je t’ai fait ? ». Virginie ne répond pas. Elle ne voit que son regard. Ses yeux bleus sont devenus noirs. Elle a peur, peur de ce qu’il va faire, peur de ce qui peut se passer… Dans un accès de colère, Sylvain quitte les lieux et part seul, sans un mot. Inquiets, ses amis partent à sa recherche. Par son téléphone mobile, Sylvain explique qu’on ne doit rien reprocher à Virginie. Elle n’est pas en cause. Il est sûr qu’elle trouvera un autre père pour son enfant… Le reste, tout le reste, dit-il, c’est de la foutaise ! Sylvain sera retrouvé le lendemain matin, au volant de sa voiture, une balle de revolver dans la tête.

La passion est comme un mouvement violent, impétueux de l’être vers ce qu’il désire. C’est une émotion puissante et persistante qui domine la raison et oriente tout l’agir du sujet. Contrairement à d’autres formes d’amour où les choses se construisent pas à pas, au fil du temps la passion se caractérise par cette forme d’évidence aveuglante. Une évidence indéniable. Le sujet sait. C’est une certitude intérieure que rien ne semble pouvoir venir ébranler.

La passion est comme une émotion débordante et massive, court-circuitant tout jugement. Frappé par la vue, le regard du passionné, en retour, ne parvient plus à se détacher de son objet d’amour. Il devient dès lors impossible de fantasmer dans le sens de pouvoir interposer un écran entre son désir et la réalité. Le sujet semble comme arraché, par la « grâce » de l’objet, au monde dans lequel il vit.

Rencontre véritable ou illusion de rencontre ? Rencontre d’une réalité qui soulève parfois bien plus que cela… Dans la passion, on retrouve cette dualité chère aux philosophes de l’âme et du corps. La passion est ce qui, par essence, échappe à la raison. Pour les philosophes, il s’agit plutôt de parvenir à dompter la passion par la raison. La passion, il faut s’en méfier. Et pour cause ! Ne vient-elle pas nous leurrer sur nous-mêmes et sur l’autre ?

Pour le sujet, la passion semble au contraire réunifier l’âme et le corps. Il n’y a plus de manque. Le sujet redevient Un à travers l’autre. C’est un retour au paradis perdu… Mais cette rencontre passionnelle ne vient elle pas aussi ouvrir, comme en une faille, l’irruption d’une autre scène ? La psychothérapie apporte cette dimension nouvelle à la dualité classique de l’âme et du corps, celle d’une autre scène qui viendrait se jouer là. Une scène qui échappe au sujet, une scène se déroulant dans un autre lieu et un autre temps.

Aux origines de la passion

À l’origine, explique Freud, l’être humain a deux objets d’amour : lui même et la femme qui lui prodigue ses soins. Plus tard, au cours de son évolution, le sujet peut choisir son objet d’amour selon ces deux directions. S’il se cherche lui-même comme objet d’amour, on peut parler d’un choix de type narcissique ; dans l’autre cas, il s’agit d’un choix de type par étayage.

Ce choix-là, dit Freud, peut conduire à la surestimation sexuelle. Surestimation sexuelle dont l’origine se trouve dans le narcissisme originaire et qui répond à un transfert de ce narcissisme sur l’objet sexuel. C’est elle qui permet l’apparition de cet état particulier de la passion amoureuse, qui peut faire penser à une compulsion névrotique.

S’il existe un lien entre narcissisme et libido, la passion serait elle essentiellement de nature narcissique. Aimer son propre corps comme l’on traite habituellement le corps d’une personne aimée, telle est la définition du narcissisme. D’après le mythe grec, c’est Narcisse fasciné par sa propre image. Pour Freud, le narcissisme constitue une phase de l’évolution de la libido avant que le sujet ne se tourne vers un objet sexuel extérieur. C’est un stade de la libido qui est intermédiaire entre l’auto-érotisme et le choix d’objet.

S’il y a une libido du moi et une libido d’objet, tout se passe pourtant comme si l’énergie des pulsions sexuelles se portait tantôt sur le moi, tantôt sur l’objet, l’un étant inversement proportionnel à l’autre. Ce qui signifie qu’il y a comme une opposition entre les deux : plus l’un absorbe de l’énergie, plus l’autre en est dépourvu.

Mais quelle est donc la nature de cette énergie et le mécanisme qui préside à sa répartition ? Freud dans « Pour introduire le narcissisme » distingue deux groupes de pulsions originaires : les pulsions du Moi et les pulsions sexuelles. Si les pulsions du Moi servent à l’autoconservation du sujet, les pulsions sexuelles, elles, amènent le sujet à se désaisir d’une partie de son narcissisme au profit de l’objet.

Dans la passion amoureuse, toute la libido du Moi est déplacée sur l’objet au détriment des pulsions d’auto-conservation. C’est une véritable hémorragie de la libido du Moi au profit de la libido d’objet.

Le Moi dépourvu de son narcissisme se trouve alors fragilisé. L’objet aimé est au contraire surinvesti et devient tout-puissant par rapport au sujet. « L’amoureux est humble et soumis » écrit Freud. Mais il va plus loin encore en affirmant que : « Dans maintes formes de choix amoureux, il devient même évident que l’objet sert à remplacer un idéal du moi propre, non atteint. On l’aime à cause des perfections auxquelles on a aspiré pour le moi propre et qu’on voudrait maintenant se procurer par ce détour pour satisfaire son narcissisme ». 

Dans la passion, l’autre devient l’incarnation de l’idéal. Et c’est en étant aimé que celui qui aime obtient le retour d’une certaine perte de son narcissisme. C’est donc à travers l’autre que le sujet peut s’aimer.

Du narcissisme à l’amour…

Dans le choix d’objet narcissique, la ressemblance entre l’objet et le sujet implique une projection des représentations mentales parmi lesquelles l’image de soi. S’aimer soi-même ou se prendre soi-même comme objet d’amour, c’est tomber amoureux de sa propre image.

Le stade du miroir, tel que le décrit Lacan, permet de mieux comprendre toute l’importance de la relation imaginaire de la fonction du Moi. Il montre, en effet, comment l’image et le regard de l’autre vont être constituant du moi. Se voir dans une identification au regard de l’autre, porté sur soi, détermine l’enjeu de ce stade ; la problématique narcissique sera liée aux effets de bonne ou mauvaise image en découlant.

 Narcisse, fasciné par sa propre image, illustre parfaitement ce moment de captation du sujet par son propre reflet. Mais contrairement au stade du miroir où le sujet est pris dans une double identification, Narcisse ignorant toute référence extérieure, s’éprend passionnément d’une image où il n’y a pas de distinction entre le Moi et son modèle.

Le stade du miroir montre donc « ce dynamisme affectif par où le sujet s’identifie primordialement à la Gestalt visuelle de son corps propre ». Elle représente par rapport à l’incoordination profonde de la motricité du corps de l’infans une « unité idéale, un imago salutaire » valorisée de toute la détresse originelle.

Ce carrefour structural permet aussi de comprendre la nature de l’agressivité chez l’homme et sa relation avec le formalisme de son moi et de ses objets. Agressivité qui est liée à la relation narcissique et aux structures de méconnaissance et d’objectivation qui caractérisent la formation du moi. La notion de l’agressivité, écrit Lacan, « répond au contraire au déchirement du sujet contre lui-même, déchirement dont il a connu le moment primordial à voir l’image de l’autre, appréhendé en la totalité de sa Gestalt, anticipé sur le sentiment de sa discordance motrice, qu’elle structure rétroactivement en images de morcellement.

Cette expérience motive aussi bien la réaction dépressive, reconstruite par Mélanie Klein aux origines du Moi, que l’assomption jubilatoire de l’image apparue au miroir, dont le phénomène, caractéristique de la période de six ou huit mois, est tenu par l’auteur de ces lignes comme manifestant de façon exemplaire, avec la constitution de l'image idéale du Moi, la nature proprement imaginaire de la fonction du Moi dans le sujet ».

Si l’image de cette formation est aliénante, une satisfaction propre est acquise par l’intégration d’un « désarroi organique originel ». L’enfant s’identifie à l’image du miroir au point de ne pouvoir s’en distinguer. Mais cette image provoque également le sentiment de l’intrusion d’une tendance étrangère, d’une « intrusion narcissique ». Pourtant l’unité qu’elle introduit contribue à la formation du Moi.

Avant de pouvoir affirmer son identité, le sujet se confond avec cette image qui le forme mais l’aliène tout aussi bien. C’est dans cette aliénation du sujet par l’image que s’alimente l’agressivité constitutive de la formation du Moi et du lien social. C’est effectivement en essayant de se défaire de cette captation par l’image que l’agressivité surgit, au moment où le sujet, dans l’advenue de son Moi, se trouve devant le choix irréductible du : « C’est moi ou l’autre ». On trouve donc corrélativement à la structure narcissique la notion d’une agressivité dans le devenir du sujet.

Le moi est porté par cette Gestalt constituante, mais celle-ci reste néanmoins inaccessible au sujet. C’est également elle qui détermine chez lui l’aspiration à une image idéale où l’on peut entrevoir l’image originelle du double. Le moi spéculaire porte à la fois la marque de l’imaginaire et de l’extériorité ; c’est ce qui constitue le drame spécifiquement humain du sujet en quête de son unité car il y a une méconnaissance foncière du sujet relativement à ce qui le constitue.

Autrement dit, il y a au sein de la question de l’être, une béance imaginaire.

Pour Lacan, l’identification narcissique constitue l’origine du rapport imaginaire et libidinal du sujet au monde. Le sujet voit son être dans une réflexion par rapport à l’autre. C’est par introjection de ce qu’il perçoit chez l’autre, que le sujet peut s’assigner une place dans le monde. Introjecter le regard de l’autre permet donc au sujet de se voir lui-même et à fonder un Moi originaire d’où se constituera l’Idéal du Moi et le Moi idéal. On comprend mieux comment un sujet peut se dépouiller de sa propre estime au profit de l’autre mis en position d’idéal. Narcisse, capté par la fascination de son double, n’essaie-t-il pas de résoudre d’une certaine façon, la discordance primordiale entre le Moi imaginaire et l’être inaccessible qui se fondent tous deux ? Et quand il y parvient, n’est-ce pas dans une coïncidence illusoire de la réalité avec l’idéal ?

L’histoire de Sylvain

Sylvain avait tout pour être heureux. Un métier passionnant. Il avait réussi le concours qui lui permettait d’accéder à la place qu’il convoitait depuis toujours. Sylvain n’avait jamais connu d’échecs dans sa vie.Ni sur le plan sentimental, ni sur le plan professionnel. Tout lui souriait. Les conquêtes faciles, les dépenses d’argent. Et puis sa rencontre avec Virginie. La Femme de ses rêves. Sylvain aimait passionnément Virginie. Pour son fils, il s’efforçait d’être un vrai père, Virginie ayant très mal vécu, l’abandon et la trahison du père de son enfant. Ce qu’il supportait difficilement dans cette relation, c’était ses absences. Si Sylvain avait tout pour être heureux, quelque chose pourtant n’allait pas. Des indices laissaient deviner le profond malaise dont il souffrait, certains gestes en témoignaient quand il avait bu : un verre violemment projeté au sol, un coup de poing défonçant une porte d’armoire…

Ce mal être était apparu depuis le décès de son meilleur ami, ami qui en réalité était le fils de son beau-père. Sylvain en parlait à Virginie ; il avait énormément de mal à accepter sa disparition.

Depuis ce décès, Sylvain avait décidé de radicalement changer de vie. Si jusqu’à présent, il avait brûlé la chandelle par les deux bouts cette fois, il ne voulait plus de cette vie sans limites : les conquêtes, les dettes d’argent, la frime… Tout cela n’était que du vent ! Non, il voulait autre chose. Il voulait vivre autrement. Vivre autrement, c’est à dire ne plus tromper son amie comme lors de sa relation précédente.Vivre autrement, c’était tout sauf ressembler à son père !

C’est peu de temps après le décès de son ami que Sylvain rencontre Virginie. Rencontre qui semble comme par magie venir combler un vide… Sylvain aimait passionnément Virginie. Ils avaient des projets de mariage et avaient déjà choisi leurs bagues de fiançailles. C’est dans ce contexte que Sylvain souhaitait rencontrer son père, avec Virginie.

Sylvain n’avait pas eu de contact avec son père depuis que ses parents s’étaient séparés. Il n’était pas très fier de son père qui n’était qu’un buveur et un coureur de jupons ! Il savait que son père avait rencontré une femme avec qui il partageait désormais sa vie. Cette femme lui avait donné un enfant. Enfant qui curieusement a le même âge que le fils de Virginie. Mais Sylvain ne voulait rien savoir de l’enfant de son père. Il voulait juste voir son père, pas l’enfant ! Lui-même avait à peu près le même âge lorsque son père avait quitté le foyer conjugal. Ne se trouvait-il donc pas inconsciemment confronté au choix de son père ?

Sylvain tenait en tout cas beaucoup à assumer son rôle de « beau père» vis-à-vis de l’enfant de Virginie. N’était-ce d’ailleurs pas sur ce point sensible qu’il l’avait rencontrée, elle qui avait été abandonnée par le père de son enfant peu de temps après la naissance de celui-ci ? Sylvain allait s’occuper de la mère et de son enfant.

Deuil et perte d’objet

Si jusqu’alors Sylvain s’était soutenu dans l’existence grâce à la présence de son ami, véritable alter ego, la disparition de celui-ci a semblé entraîner une modification profonde dans sa vie. S’agissait-il d’une vie marquée d’un certain excès ? Peu de temps après le décès de son ami, c’est la rencontre de Virginie. Cette rencontre n’est-elle pas venue, d’une certaine façon, recouvrir le deuil de Sylvain en l’empêchant d’élaborer la perte d’objet ? Par cette rencontre, Sylvain se retrouvait, en tout cas, en position de père et de futur mari. Curieusement, c’est ce moment que choisit Sylvain pour rencontrer son propre père. Rencontre qui aurait dû avoir lieu deux jours après son décès.

Qu’attendait-il de lui ? Comment comprendre cette rencontre manquée ? Comment comprendre l’acte de Sylvain dans cette conjoncture ? Quand il y a un risque rivalitaire dans la réalité, ce qui est en jeu lorsque le sujet se trouve en rivalité avec le père pour assumer le rôle masculin, c’est qu’à cette place manque le signifiant du Nom-du-Père, c’est-à-dire l’idée du Père au-delà du père. C’est ce signifiant qui fixe la signification phallique. Si au point où il est appelé, il n’y a pas de réponse dans l’Autre, alors c’est un trou qui vient à la place de la signification phallique. Dès lors, quand la fonction « un Père » n’est pas un signifiant, il ne peut être qu’une figure imaginaire ; figure imaginaire contre laquelle le symbole carent ne peut pas venir faire limite. Le rapport du sujet avec lui est donc sans mesure et plutôt que de se situer dans l’ordre du pacte, il se situe dans l’ordre de la puissance. Sylvain désirait rencontrer son père. Était-ce pour être reconnu par lui ? Souhaitait-il rencontrer le Père de la filiation et non le Père de la jouissance ? Dans ce cas, comment comprendre ce refus catégorique de voir l’enfant ? S’il y avait manifestement un appel au Père, Sylvain ne semblait pas avoir trouvé la réponse du côté de son père.

Dans une relation narcissique, le sujet essaie de se faire objet aimable. Lacan souligne toute l’importance de la fonction du regard, dans la mesure où nous sommes des êtres regardés, dans le spectacle du monde. « Le regard se voit (…), ce regard qui me surprend et me réduit à quelque honte, puisque c’est là le sentiment qu’il dessine comme le plus accentué ».

Le regard courroucé de Virginie a laissé Sylvain dans un moment de sidération qu’est venu ponctuer sa question : « Qu’est-ce que je t’ai fait ? ». Le jour de son anniversaire n’avait-t-il donc pas le droit de s’amuser un peu ? Quelle place avait donc son propre désir dans tout ça ? La remarque, le regard de Virginie étaient insupportables. Sylvain s’est senti jugé. Mais s’il n’a pas supporté la scène que lui a faite son amie, ne peut-on pas le comprendre parce qu’il y a d’abord eu identification complète à l’image d’un modèle parfait ? Le regard désapprobateur de Virginie l’a confronté à son désir et a provoqué son désarroi : « C’est à ne pas se retrouver dans le miroir ou quoi que ce soit d’analogue, que le sujet commence à être saisi par la vacillation dépersonnalisante » dit Lacan .

Dans tout passage à l’acte, il y a un corrélat qui est de « se laisser tomber ». Le passage à l’acte survient lorsqu’un sujet est radicalement confronté à ce qu’il est comme objet pour l’Autre. L’angoisse intense et incontrôlable que cela provoque entraîne une réaction sur un mode impulsif, le sujet s’identifiant à cet objet qu’il est pour l’Autre. Pour le sujet, il n’y a plus d’autre issue que de se laisser choir. Et c’est toujours un moment de grand embarras et d’émotion extrême lorsque toute symbolisation est devenue impossible pour lui.

Mais peut-on trouver l’énergie psychique de se tuer si ce n’est parce qu’on tue d’abord l’objet avec lequel on s’est identifié ? Et que l’on retourne ensuite contre soi-même un désir de mort qui en réalité était dirigé contre une autre personne ? Sylvain éprouvait à la fois un deuil et une déception importante : deuil par la perte de son alter ego et déception liée à la naissance de son demi-frère. Dans son article « Deuil et mélancolie », Freud explique comment le processus de la mélancolie conduit à l’identification du moi avec l’objet perdu.

Par l’identification de l’objet perdu dans le moi, « c’est l’ombre de l’objet qui tombe sur le moi ». Et ce moi peut alors être jugé par une instance particulière comme un objet perdu. Dès lors, la perte de l’objet se transforme en une perte du moi ; le conflit entre le moi et la personne aimée devient une scission entre la critique du moi et le moi modifié par identification. L’identification amène une scission du moi par le développement d’une instance idéale. Le conflit ne se trouve donc plus à l’extérieur mais à l’intérieur du moi ; l’une des parties pouvant se déchaîner contre l’autre. La haine peut entrer en action, et tout en visant l’objet, subir un retournement contre la personne propre.

Par le détour de l’autopunition, on tire vengeance des objets originaires. On comprend donc mieux comment le moi peut s’autodétruire, en se traitant lui-même comme objet et en dirigeant contre lui-même l’hostilité qui vise un objet et qui représente la réaction originaire du moi contre les objets du monde extérieur. En réalité, par la mort de son alter ego, c’est l’être de Sylvain qui a été emporté.

Est-ce que l’idée de vengeance est suffisante pour expliquer le passage à l’acte ? La vie est-elle apparue, pour Sylvain, comme une vaste comédie, sans cause de désir ? Ne s’est-il pas senti à la hauteur de ce qu’on attendait de lui ou peut être de ce qu’il attendait de lui-même ? Le deuil de Sylvain a-t-il eu une valeur déterminante dans sa vie ?

Si Sylvain a pu se soutenir dans l’existence grâce à la présence de son alter ego, véritable double idéal qui lui servait de guide et de boussole, sa disparition a entraîné une conséquence dramatique à laquelle la rencontre de Virginie n’a pas pu suppléer. En perdant son alter ego, c’est sa propre identité qu’il perdait. La perte de l’image de l’autre est devenu une perte de l’image du Moi. Par la chute de l’image de l’autre, Sylvain s’est trouvé confronté à l’absence de fondement de l’existence. En perdant son ami, c’est le non-sens de la vie qui est apparu. La rencontre de Virginie n’a pas pu suppléer cette carence, Virginie n’a pas pu réintroduire de sens à sa vie.

La certitude de l’amour s’est transformée en une certitude de son contraire, c’est-à-dire une incroyance absolue. Sylvain ne pouvait pas admettre que Virginie l’aimait, personne ne l’aimait, personne ne l’aimait plus ! Tout n’était que mensonges ! Plus rien n’avait aucun sens. Même les mots d’amour se sont retrouvés vides de sens.

 

 

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