Cas Clinique : SEXE, MENSONGE ET TRAHISON.

DE L’EMPRISE FAMILIALE AU LIEN

FRATERNEL EFFRACTÉ .

Par Isabelle Duret

L’histoire commence quand Luna, 14 ans « tombe » enceinte…

Luna a 14 ans quand elle se présente avec sa maman à ma consultation. Elle vient de subir une interruption volontaire de grossesse et la mère, qui semble effondrée parle d’un manque de confiance réciproque qu’elle ne peut s’expliquer... Ce manque de confiance serait à l’origine de cette grossesse, car Luna aurait dû lui parler de son projet d’avoir des relations sexuelles [sic]. Elle aurait alors pu la conseiller c’est-à-dire lui déconseiller d’en avoir... La famille a vécu l’avortement comme un drame, « son papa encore plus que quiconque », dit la mère.

Ce qui les inquiète le plus c’est que Luna ne semble pas réaliser la gravité de cet événement. « Elle ne pense qu’à sortir et à s’amuser », dit-elle, « alors qu’elle devrait tirer les leçons de ce qui lui est arrivé et se mettre à travailler pour l’école », où ses points sont en train de chuter.

La maman est infirmière accoucheuse ; c’est une dame très stricte, habillée de manière très austère. Elle se montre très contrôlée et a dans l’expression quelque chose de très dur et de très doux à la fois. Elle porte des vêtements de couleur sombre et semble triste, comme si elle était en deuil.

La fille est une adolescente provocante et plutôt extravertie ; elle est habillée comme certains ados de son âge, style gothique, vêtements noirs sur une peau très blanche. Elle répète que ses parents ne la comprennent pas, qu’elle ne peut plus ni sortir, ni voir ses amis, ni s’amuser. Elle dit qu’elle a vécu des moments très durs et qu’elle a besoin de voir les amis et amies qui l’ont le mieux aidée à traverser cette épreuve ; elle clame son envie de vivre et de s’amuser et dit qu’elle a souffert et souffre encore, mais que ça, ses parents ne veulent pas le voir, qu’ils ne voient que leur souffrance à eux.

Luna est très opposée à ma proposition de la voir avec son père et sa mère ; elle veut bien que je les rencontre mais ne souhaite pas être là ; son père est commissaire de police. Il est décrit comme « encore plus dur que sa mère ». Elle a deux frères plus âgés qu’elle : Joël, 20 ans et Fabian, 22 ans ; ils étudient en province et ne rentrent que le week-end. Luna se dit proche du plus jeune et décrit l’aîné comme très éloigné d’elle, et « pensant comme ses parents », c’est-à-dire incapable de la comprendre.

La génération des grands-parents ne vit pas en Belgique ; ils n’ont pas été mis au courant de ce qui s’est passé ; la grossesse, suivie d’un avortement, est considérée comme un événement honteux dans des familles d’origine, de part et d’autre, très catholiques. La mère dit que la décision d’avortement a été bien pesée et réfléchie avec son mari et sa fille et qu’ils n’ont pas de regrets bien qu’ils soient tous deux « philosophiquement et éthiquement contre l’avortement ».

Nous avons donc ici affaire à une famille apparemment banale, avec des parents aimants, des gens très « comme il faut », d’une moralité « irréprochable » qui vont être confrontés à un événement inacceptable, insupportable, inassimilable pour eux. En effet, lorsque leur fille de 14 ans, enceinte par accident, doit subir un avortement, les parents sont submergés par la honte. Le mythe de l’irréprochabilité est attaqué par cette double transgression (grossesse + avortement) et le système entre en crise ; il va alors se rigidifier, se fermer, le mythe familial devenant omnipotent puisqu’il fonctionne en bloquant les rituels de passage et supprime les possibilités d’évolution devant permettre à l’adolescente de s’autonomiser.

Ce qui va se jouer dans cette famille est un mécanisme de persécution de Luna qui est prise malgré elle et malgré ses parents dans une espèce de processus de rejet et d’exclusion parce qu’elle est de moins en moins identifiée par ses parents comme étant « des leurs ».

De son côté, elle renforce cette différence en parlant tout le temps de sa « deuxième famille », terme par lequel elle qualifie sa bande d’amis et d’amies qui elle, au moins, contrairement à la première « la comprend ». Elle répète souvent qu’elle sent qu’elle est en train de perdre ses parents. Elle refuse de sortir aux côtés de sa mère et marche 50 m derrière elle pour éviter qu’on les voie ensemble ; la mère le comprend comme « tu n’es plus digne d’être ma mère » ; de son côté, elle semble la considérer comme de moins en moins digne d’être sa fille. La règle familiale pourrait se traduire par « qui n’est pas comme nous est contre nous ».

Bien qu’ayant souvent travaillé avec des situations violentes, j’ai rarement vécu dans une famille ce moment précis où s’installe et s’amplifie cette perception de la différence chez un patient désigné et où le sentiment d’ostracisme et de rejet de la différence par les parents les pousse à essayer d’anéantir, d’écraser, d’exclure par des moyens parfois très subtiles et pervers ces aspects de leur enfant qu’ils ne peuvent accepter.

Luna se sent comme une étrangère et crie sa douleur ; les parents nient la souffrance qu’ils infligent à leur fille et en même temps, ils invoquent une recherche de salut à travers la souffrance, croyance probablement issue de leur propre éducation.

L’histoire continue avec la nécessité pour la thérapeute, de gérer l’intensité de l’angoisse et de l’aliénation… qui sont proportionnelles à l’intensité et la puissance d’un système qui pousse à détruire un enfant.

Sans vouloir m’appesantir sur la situation, je souhaiterais présenter quelques réflexions sur le processus thérapeutique. Celui-ci fut, certes, plus improvisé que pensé, mais il me semble, dans l’après-coup, avoir favorisé l’émergence de nouvelles gestions des circulations violentes. Inutile de dire à quel point je suis touchée par la situation. Je suis profondément inquiète pour Luna qui me lance des appels désespérés en même temps qu’elle me met au défi de pouvoir changer quoi que ce soit, surtout si je m’obstine à vouloir rassembler la famille.

Elle me semble en train d’endosser une position de « victime sacrificielle » dont elle essaye pourtant par tous les moyens de se débarrasser et dont je n’arrive pas à comprendre le sens. Les parents, quant à eux, me semblent prisonniers d’un traumatisme dont ils tentent, avec violence et passion, de se libérer. Je m’accroche à l’idée que cette famille a poursuivi un développement normal jusqu’à récemment et qu’il s’agit pour moi de les aider à reprendre un chemin malgré la déchirure.

Commentne pas me faire l’alliée d’un système qui condamne et qui exclut l’un de ses membres sans me faire éjecter moi-même ? Puis-je réussir, dans ce climat de haine, à m’affilier à chacun de ses membres ? Telle sera ma principale préoccupation qui ressemble, dans une ambiance où je me sens happée tantôt par la position de victime et tantôt par celle de bourreau, à une véritable gageure.

La thérapie s’effectuera selon le modèle de prise en charge

suivant :

– deux entretiens mère-Luna ;

– un entretien avec Luna seule ;

– deux entretiens père-mère-Luna ;

– deux entretiens Luna-frère.

Les entretiens mère-Luna étaient calmes et confortables pour moi comme pour elles et m’ont été utiles pour prendre connaissance de manière superficielle et édulcorée de la situation et des informations.

L’entretien individuel que j’ai eu à la demande de Luna (et sur forte insistance de sa maman) a été une espèce de séance cathartique où elle est comme venue me « déposer » un cauchemar qui se répétait toutes les nuits et qui l’angoissait. « Un homme entrait dans sa chambre. Il était grand, portait une grande cape noire et avait des cheveux gominés et coiffés un peu à la manière de son père. Il se dirigeait vers elle, ouvrait sa cape... on pouvait alors entrevoir un foetus ensanglanté que l’homme essayait ensuite de donner à Luna. » J’ai fait peu de commentaires.

Bien que surprise par le caractère incestueux du rêve, je n’en ai rien fait. Je lui ai dit que je n’étais pas une spécialiste de l’interprétation des rêves et que je pensais néanmoins qu’il y avait sans doute encore de la culpabilité chez ses parents face à l’avortement et que, peut-être, ce rêve montrait qu’elle pensait que ses parents voulaient qu’elle porte elle-même cette culpabilité. Elle m’a seulement répondu que ce n’était pas son père qui rentrait dans sa chambre. Peu après, les cauchemars ont cessé.

Les entretiens avec les deux parents et Luna furent, comme prédits par Luna, une véritable catastrophe où violence, haine, culpabilisation et messages paradoxaux fusèrent. Je ne pus que donner raison à Luna après m’être retrouvée dans un flux émotionnel tellement confusionnant que je me suis mise à appeler Luna, « Irina » pendant toute une séance. Irina était le prénom de son amie qui représentait pour les parents « la putain », « la traînée », sorte de double diabolique de Luna représentant le « mal absolu ». Ce n’était plus la Luna que je connaissais, dont on me parlait et qui se trouvait face à moi mais un être possédé par le Mal. J’avais été, moi aussi, happée, comme Luna, par la force d’un système dont je mesurais à présent l’emprise.

Les entretiens réunissant Luna et son frère Joël furent extrêmement précieux pour commencer à stimuler les ressources du système. Ils eurent pour objectif d’activer une solidarité autour de Luna au sein de la fratrie. Seul Joël se présenta bien que Fabian soit invité. Au départ, Joël voulu prendre parti pour ses parents mais il accepta très vite, sur ma proposition, de soutenir sa soeur. Il fut d’accord de lui servir de guide pour l’accompagner sur le chemin de l’adolescence et accepta de nous expliquer comment lui-même s’y était pris pour acquérir de l’autonomie.

Ces entretiens me permettront également d’accéder à la dimension tri-générationnelle et de construire les premières hypothèses trans-générationnelles. Au travers le regard de la fratrie porté sur la génération des parents et celle des grands-parents, je commençais à comprendre l’ampleur de la blessure narcissique réveillée par Luna, qui les frappait tous dans la fierté de leur filiation.

J’allais découvrir qu’à la génération précédente, du côté paternel comme du côté maternel, on retrouvait une femme ayant  fait la honte de sa famille. Luna, en effet, avait deux tantes qui s’étaient retrouvées « victimes sacrificielles » de leur famille. J’appris plus tard que dès sa naissance, la mère avait été frappée par la ressemblance physique de Luna avec sa propre soeur... plus tard, elle ne fit que confirmer ce qui devint un constat douloureux : « sa fille n’avait aucun point commun avec elle ».

La possibilité de voir les deux parents seuls m’aida à préciser quelques hypothèses que les entretiens de fratrie m’avaient permis de formuler. Dans ce cadre, hors de la présence de leur fille, ils furent tous les deux capables de prendre le risque de parler d’eux, de s’impliquer personnellement, de parler de leur enfance. Ils parlèrent du processus d’exclusion qui avait présidé au rejet de leur soeur respective (deux tantes de Luna) dont ils découvrirent avec émotions la position de victime sacrificielle. J’ai travaillé le thème des différences et des ressemblances qui les renvoyaient à leur propre fratrie.

Nous fûmes amenés aussi à analyser ensemble comment, dans leur famille actuelle, la transgression était sujette à un double discours et comment ils s’y prenaient tous les deux pour rejouer un drame de leur enfance en s’offrant une lutte masquée passant par l’exclusion de Luna.

Le père pensait, sans le dire à sa fille, que seule l’expérience de la transgression aurait pu lui permettre, quant à lui, d’échapper beaucoup plus tôt à une enfance qu’il qualifie de malheureuse: « un monde plus clos que ma famille c’est impossible, même dans Dickens ». Plus ou moins consciemment, il poussait donc ses propres enfants pour s’armer dans la vie, à transgresser. Mais il pensait aussi que lorsqu’on a pu s’offrir le luxe de transgresser, on doit en sortir raisonnable et grandi.

La mère pensait qu’étant issue d’une famille qu’elle qualifie de « totalitaire », où la loi du silence régnait en maître, elle devait offrir à ses enfants un espace de dialogue, de partage, témoin d’une confiance dont elle avait tellement manqué. Inconsciemment, elle devenait de plus en plus contrôlante et étouffante à force de vouloir à tout prix recueillir les confidences de sa fille, qu’elle supportait, en réalité, très mal.

Chez les deux parents, l’obligation d’une revanche par rapport à ce qu’ils ont subi de violent dans le passé prenait la forme d’une « revendication destructive » à l’égard de Luna ; la soumission à ces modèles réparateurs devenant pour elle le prix à payer pour conserver une appartenance familiale.

Un jeu relationnel aliénant

Le problème pour Luna n’est pas tant ce que ses parents font individuellement avec elle que dans le « jeu relationnel » parental. En effet, la triangulation P-M-Luna est source de souffrance pour tous et a un effet gravement déstructurant et destructeur pour Luna. En vertu de sa croyance cachée qui valorise la transgression, le père émet des messages contradictoires : il soutient officiellement sa femme qui met des limites et essaye de faire respecter les règles, mais en même temps il soutient Luna quand sa femme n’est pas là et la pousse à se rebeller. Plus la mère est dure avec Luna, plus le père l’encourage à transgresser, ce qui pousse la mère à être encore plus dure. Officiellement, le père soutient sa femme et Luna se sent doublement trahie et abandonnée.

Luna est prise au piège d’un jeu relationnel qui l’entraîne dans une spirale totalitaire, violente, intolérante et qui pousseà l’exclure. La mère, quant à elle, est stimulée par le côté « psychopathe » du père qui la renforce dans sa rigidité et dans son côté dur hérités de son éducation ; quand le père n’est pas là pour pousser vers la transgression, alors la mère devient plus souple et plus compréhensive ; quand la mère n’est pas là avec ses principes rigides, alors le père devient plus capable de tenir une position paternelle claire. J’ai dévoilé le jeu aux parents. Je leur ai ensuite prescrit de prendre les décisions éducatives concernant leur fille en alternance, une semaine sur deux sans que l’autre parent n’ait la possibilité d’intervenir quand ce n’était pas son tour. Cette prescription de rituel permit très vite de désamorcer ce jeu relationnel destructeur.

En guise de conclusion

Même si en commentant dans l’après-coup un processus psychothérapeutique comme celui-ci, nous ne pouvons que reconstruire un nouveau récit, il m’a semblé que cette histoire était intéressante à plusieurs niveaux. Je me permettrai donc de vous soumettre non pas des interprétations (qui risqueraient d’enfermer dans une lecture univoque un processus que j’ai voulu précisément ouvert) mais quelques-unes de mes impressions et réflexions.

D’une part, cette histoire montre comment à partir du lien effracté par une violence sexuelle fraternelle déniée, une famille devient capable, pour se protéger de l’indicible, de projeter sa pathologie sur la victime ellemême. Celle-ci devient alors chargée des souffrances et d’un poids qui n’est pas le sien mais qu’elle prend sur elle. Le travail du thérapeute, tel que je l’ai conçu, consiste à favoriser l’émergence de nouvelles gestions des circulations violentes. Il doit s’affilier aux différents membres de la famille sans se faire l’allié du système. En se positionnant du côté de la confiance, la prise de conscience, le respect des territoires des uns et des autres, la loyauté, la tolérance, en canalisant les émotions, il crée des effets de ritualisation. C’est la position prise par le thérapeute qui permettra, me semble-t-il, de mobiliser la compétence de la famille et de laisser émerger, comme le dirait Ausloos, l’« auto-solution ».

Si l’on revient à la situation de Luna, les effets furent inattendus. Alors que la solidarité familiale fut réintroduite dans le respect des différences, d’abord entre Luna et Joël, puis entre les parents et que le dialogue se renoua, un secret jusqu’alors bien enfoui refit surface. Lorsque Luna avait 6 ans, l’aîné de ses frères Fabian, alors âgé de 14 ans, lui avait fait subir des violences sexuelles. À l’époque, Luna essaya immédiatement d’en parler à sa mère puis à son père qui ne la crurent pas. À l’occasion de sa grossesse, elle tenta de ré-aborder le sujet, mais fut à nouveau écartée, non sans un certain mépris.

Cette trahison fraternelle et le déni de ses parents nourrirent vraisemblablement ce sentiment d’incompréhension, de solitude et d’exclusion dont elle disait faire l’objet. Un cauchemar se mit à la hanter dont je fus un jour la dépositaire naïve : j’appris plus tard que le garçon dont elle avait été enceinte s’appelait…Fabian, comme son frère !

Si les parents avaient comme point commun d’avoir, dans leur famille d’origine respective, connu des relations d’emprise dont ils avaient essayé tous les deux de se dégager, ils partageaient aussi une même tache aveugle : un lien fraternel effracté. On peut faire l’hypothèse que la grossesse ait ravivé les émotions négatives associées à l’abus sexuel fraternel non seulement chez Luna mais aussi chez tous les membres de sa famille.

Lorsque la grossesse et son interruption apportèrent leur lot de souffrance et de culpabilité, les émotions devinrent trop intenses que pour être contenues. Cette charge émotionnelle vint questionner, avec insistance, ce secret bien verrouillé et amena la famille à consulter un thérapeute. Les entretiens de fratrie permirent à Joël et Luna de se mettre à coopérer, ce qui témoignait déjà, me semble-t-il d’une réelle capacité du système à se mobiliser. Parallèlement les parents explorèrent dans un climat de confiance, de respect et de sécurité les stratégies réparatrices auxquelles ils avaient eu recours pour restaurer leur propre blessure du passé.

C’est le père qui eut la force de mettre la question des violences sexuelles du frère, comme ildisait, « sur la table ». Luna et Fabian ne se parlaient quasi plus depuis des années. Les parents m’expliquèrent avec fierté comment ils avaient abordé et géré le « problème » en famille.

Ils n’avaient pas eu besoin de moi : l’indicible avait émergé. La mémoire familiale était relancée. La loi du silence était levée.

 

 

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